dimanche 7 novembre 2010

Thérèse philosophe

-- [...] mais dis-moi, est-il bien vrai que dans le genre des plaisirs que nous goûtons, nous ne péchions pas contre l'intêret de la société ? Et cet amant sage, dont tu approuves la prudence, qui retire l'oiseau de son nid et qui répand le baume de vie au-dehors, ne fait-il pas également un crime ? car il faut convenir que, les uns et les autres, nous supprimons à la société un citoyen qui pourrait lui devenir utile.
- Ce raisonnement, répliqua l'Abbé, paraît d'abord spécieux ; mais vous allez voir ma belle dame, qu'il n'a cependant que l'écorce. Nous n'avons acune loi humaine ni divine qui nous invite, et encore moins nous contraigne de travailler à la multiplication du genre humain. Toutes ces lois permettent le célibat aux garçons et aux filles, à une foule de moines fainéants et de religieuses inutiles ; elles permettent à l'homme marié d'habiter avec sa femme grosse, quoique les semences alors répandues le soient sans espérance de fruit. L'état de virginité est même réputé préférable à celui du mariage. Or, ces faits posés, n'est-il pas certain que l'homme qui triche, et ceux qui, comme nous, jouissent des plaisirs de la petite oie, ne font rien de plus que ces moines, que ces religieuses, que tout ce qui vit dans le célibat ? Ceux-ci conservent dans leurs reins, en pure perte, une semence que les premiers répandent en pure perte : ne sont-ils donc les uns et les autres precisément das un cas égal eu égard à la société ? Ils ne lui donnent tous aucun citoyen ; mais la saine raison ne nous dicte-t-elle pas qu'il vaut mieux encore que nous jouissions d'un plaisir qui ne fait de tort à personne, en répendant inutilement cette semence, que de la conserver dans nos vaisseaux spermatiques, non seulement avec la même inutilité, mais encore aux dépens de notre santé et souvent de notre vie ?

Boyer d'Argens, Thérèse Philosophe

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