Elle tourna ses yeux vers moi ; ils étaient passionnés, Je la prends amoureusement entre mes bras, je la porte sur mon lit, je la renverse, elle écarte les cuisses, mes yeux se jettent avec fureur sur une petite rose vermeille qui commence à s'épanouir. Un poil blond et placé par petits toupets commençait à ombrager une motte dont le pinceau le plus délicat rendrait fablement la blancheur vive et animée. Suzon, immobile, attendait avec attention des marques de ma passion plus sensibles et plus satisfaisantes ; je tâchais de les lui donner. je m'y prenais fort mal, trop bas, trop haut, je me consumais en efforts inutiles. Elle me le mit elle-même. Ah ! je sentis alors qu'il étais dans le véritable chemin. Une douleur que je ne pensais pas trouver sur une route que je croyais couverte de fleurs m'arrêta d'abord. Suzon en ressentit une pareille, mais nous ne nous rebutâmes pas. Suzon tâchait de rendre la route plus large, je faisais des effots plus violents qu'elle secondait. Déjà, j'avais fait la moitié de ma course Suzon roulait sur moi des yeux mourants, son visage était enflammé, elle ne respirait que par intervalles, elles me renvoyait une chaleur prodigieuse, je nageais dans un torrent de délices, mais j'en espérais encore de plus grandes ; je me hâtais de les goûter.
Ô ciel ! Des moments si doux devaient-ils être troublés par le plus grand des malheurs ? Je poussais avec ardeur : mon lit, ce malheureux lit, ce témoin de mes transports et de mon bonheur nous trahit : il n'était que de sangle : la cheville manqua, nous tombâmes avec un bruit affreux. Cette chute m'eût été favorable, puisqu'elle m'avait fait entrer jusqu'où je pouvais aller, quoiqu'avec une extrême douleur pour tous les deux. Suzon se faisait violence pour retenir ses cris : effrayée, elle tâchait de s'arracher de mes bras. J'étais furieux d'amour et de désespoir et je ne la serrais que plus étroitement. Mon opiniâtreté me coûta cher.
Toinette, avertie par le bruit, accourt, ouvre, entre et nous voit. Quel spectacle pour les yeux d'une mère ! La surprise la rendit immobile, et comme si elle eût été retenue par quelque chose de plus puissant que ses efforts, il semblait qu'elle ne pût avancer. [...]
Suzon était tombé en faiblesse - ses yeux tendres se fermaient. Je n'eus ni la force, ni le courage de me retirer. Je jetais alternativement mon regard sur Toinette et Suzon, sur l'une avec rage, sur l'autre avec douleur. Enhardi par l'immobilité où l'étonnement semblait retenir Toinette, je voulus en profiter, je poussais ! Suzon donna alors un signe de vie, elle jeta un profond soupir, rouvrit les yeux, me serra, donna un coup de cul : Suzon goûtait le souverain plaisir, elle déchargeait, ses ravissements me faisaient envie, j'allais les partager ! Toinette se lança sur moi au moment où je sentais les approches du plaisir, elle m'arracha des bras de ma chère Suzon. Ô dieux ! n'avais-je pas assez de force pour me venger ? Le désespoir me l'ôta sans doute puisque je restais imobiles dans les bras de cette marâtre jalouse.
Boyer d'Argens, Dom Bougre, 1741
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