mardi 16 novembre 2010

Mourir

Cet excellent hôtel est très ancien. Déjà à l'époque de Clovis on y mourait dans quelques lits. A présent on meurt dans cinq cent cinquante-neuf lits. En série bien entendu.Il est évident qu'en raison d'une production aussi intense, chaque mort individuelle n'est pas aussi bien exécutée, mais d'ailleurs cela importe peu. c'est le nombre qui compte. qui attache encore du prix à une mort bien exécutée ? Personne. Même les riches, qui pourraient cependant s'offrir ce luxe, ont cessé de s'en soucier ; le désir d'avoir sa mort à soi devient de plus en plus rare. Quelque temps encore, et il deviendra aussi rare qu'une vie personnelle. C'est que, mon Dieu, tout est là. On arrive, on trouve une existence toute prête, on n'a plus qu'à la revêtir. On veut repartir, ou bien l'on est forcé de s'en aller : surtout pas d'effort ! Voilà notre mort, monsieur. On meurt tant bien que mal, on meurt de la mort qui fait partie de la maladie dont on souffre.

R.M. Rilke, les Cahiers de Malte Laurids Brigge

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