Si la jeune fille et la femme, dans le nouvel épanouissement qui leur est propre, imitent la manière et les mauvaises habitudes des hommes et reprennent les métiers des hommes, ce ne sera que passager. Une fois passée l'incertitude de ces temps de transition, on verra que les femmes n'auront traversé cette multiplicité et cette succession de déguisements (bien souvent ridicules) qu'afin de purifier leur être le plus propre des influences de l'autre sexe, qui le défiguraient. Les femmes, en qui la vie séjourne et loge avec plus d'immédiateté, de fécondité et de confiance, n'ont pu faire autrement que de devenir des êtres au fond plus mûrs, des humains plus humains que l'homme qui, léger, n'est tiré en-dessous de la surface de la vie par le poids d'aucun fruit de son corps et qui, dans le suffisance et la précipitation, sous-estime ce qu'il croit aimer. Cette humanité de la femme, portée à son terme dans les douleurs et les humiliations, apparaîtra au grand jour lorsque les métamorphose de sa condition extérieure lui auront permis de se dépouiller des conventions qui la réduisent à sa seule féminité, et les hommes, qui ne le sentent pas venir, seront surpris par leur défaite. [...]
Ce progrès transformera (tout à fait contre la volonté des hommes dans un premier temps qui seront dépassés) notre manière de vivre l'amour, plongée aujourd'hui dans un total égarement, il la transformera de fond en comble, en fera une relation comprise comme celle d'un être humain à un être humain, et non plus d'un homme à une femme. Et cet amour plus humain (qui d'accomplira avec infiniment d'égards et de discrétion, où l'on se liera et se déliera dans la bonté et la clarté) ressemblera à celui que nous préparons dans le combat et l'effort, à un amour ne consistant en rien d'autre qu'en deux solitudes qui l'une l'autre se protègent, se circonscrivent et se saluent.
Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète
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