jeudi 30 septembre 2010
Est-il possible ?
Oui c'est possible.
Est-il possible que malgré inventions et progrès, malgré la culture, la religion et la connaissance de l'univers, l'on soit resté à la surface de la vie ? Est-il possible que l'on ait même recouvert cette surface - qui après tout eût encore été quelque chose, -qu'on l'ait recouverte d'une étoffe indiciblement ennuyeuse, qui la fait ressembler à des meubles de salon pendant les vacances d'été?
Oui c'est possible.
Est-il possible que toute l'histoire de l'univers ait été mal comprise ? Est-il possible que l'image du passé soit fausse, parce qu'on a toujours parlé de ses foules comme si l'on ne racontait jamais que des réunions d'hommes, au lieu de parler de celui autour de qui ils s'assemblaient, parce qu'il était étranger ou mourant ?
Oui c'est possible.
Est-il possible que nous croyions devoir rattraper ce qui est arrivé avant que nous soyons nés ? Est-il possible qu'il faille rappeler à tous, l'un après l'autre, qu'ils sont nés des anciens, qu'ils contiennent par conséquent ce passé et qu'ils n'ont rien à apprendre d'autres hommes qui prétendent posséder une connaissance meilleure ou différente ?
Oui c'est possible.
Est-il possible que tous ces gens connaissent parfaitement un passé qui n'a jamais existé ? Est-il possible que toutes les réalités ne soient rien pour eux ; que leur vie se déroule et ne soit attachée à rien, comme une montre oubliée dans une chambre vide ?
Oui c'est possible.
Est-il possible que l'on ne sache rien de toutes les jeunes filles qui vivent cependant ? Est-il possible que l'on dise : "les femmes", "les enfants", "les garçons" et qu'on ne doute pas, malgré toute sa culture, l'on ne se doute pas que ces mots, depuis longtemps, n'ont plus de pluriel, mais n'ont qu'infiniment de singuliers.
Oui c'est possible.
Est-il possible qu'il y ait des gens qui disent "Dieu" et pensent que ce soit là un être qui leur est commun. Vois ces deux écoliers : l'un s'achète un couteau de poche et son voisin, le même jour, s'en achète un identique. Et après une semaine ils se montrent leurs couteaux et il apparaît qu'il n'y a plus entre les deux qu'une lointaine ressemblance, tant a été différent le sort des deux couteaux dans les mains différentes.
"Oui, dit la mère de l'un, s'il faut que vous usiez toujours tout..."
Et encore: est-il possible qu'on croie pouvoir posséder un Dieu sans l'user ?
Oui c'est possible.
Mais si tout cela est possible, si tout cela n'a même qu'un semblant de possibilité, mais alors il faudrait, pour l'amour de tout le monde, il faudrait que quelque chose arrivât.
Rainer Maria Rilke, Les Cahiers de Malte Laurids Brigge
Emancipation...
Ce progrès transformera (tout à fait contre la volonté des hommes dans un premier temps qui seront dépassés) notre manière de vivre l'amour, plongée aujourd'hui dans un total égarement, il la transformera de fond en comble, en fera une relation comprise comme celle d'un être humain à un être humain, et non plus d'un homme à une femme. Et cet amour plus humain (qui d'accomplira avec infiniment d'égards et de discrétion, où l'on se liera et se déliera dans la bonté et la clarté) ressemblera à celui que nous préparons dans le combat et l'effort, à un amour ne consistant en rien d'autre qu'en deux solitudes qui l'une l'autre se protègent, se circonscrivent et se saluent.
Rainer Maria Rilke, Lettres à un jeune poète
mercredi 29 septembre 2010
Les nomades
Dans quelque ville frontalière
Sans tenir la main d'un amour
Ne les arrête sur la terre
Les nomades.
Mon appartement - 29.09.2010
Mon appartement ? Plus pour longtemps. Dans 3 mois j'aurai fermé définitivement la porte derrière moi.
L'appartement est plutôt rangé... en apparence...
Derrière les portes des placards, le désordre.
Devant les portes, des cartons et des caisses. Encore empilées les unes sur les autres. Bientôt pleines. C'est le premier signe du changement. Les placards pleins vont se vider et les caisses vides se remplir.
En huit ans l'appartement a pris une forme, une odeur familière. Certains objets n'ont pas bougés depuis des années. L'ordre des livres est familier, l'arrangement des bibelots, le désordre contrôlé des vêtements dans l'armoire de la chambre.
Nous sommes "juste avant". Tout va éclater. Devoir rentrer dans des petites boîtes qui seront parfois rassemblées, parfois séparées.
Mon appartement vibre. il sait que la fin est proche et montre ses plus beaux côtés. Le confort de la familiarité. Savoir quoi est où. Le buit de la clé qui tourne dans la porte, le bruit du réfrigérateur dans la cuisine, les photos, les coupures de journaux d'événements depuis longtemps révolus sur les murs, la sonnerie familière du téléphone.
Dans 3 mois ca sera fini. Il n'y aura plus d'appartement.
mardi 28 septembre 2010
La petite princesse
Petite tsigane au nom inconnu (Kutchuk Hanem signifie en turc "Petite Princesse". Ce n'était pas son vrai nom mais un surnom ou peut-être même un "nom de scène" qu'elle s'était donné), son art n'est pas destiné à survivre: la danse, comme la musique, s'évanouissent une fois exécutés et contrairement à la littérature ou la peinture qui traversent les siècles inchangés, ces arts éphémères ne survivent plus que par les descriptions que l'on en fait.
Et sans qu'elle n'en sache rien, Kutchuk Hanem a survécu au travers des siècles par ces Européens qu'elle avait rencontrés sans savoir qui ils étaient et pour qui elle avait vendu son corps et sa danse (dans l'illégalité puisqu'au moment où Flaubert la rencontre, elle et les autres tsiganes sont sous le coup d'une interdiction d'exercer)
Le fantôme de Kutchuk réapparait dans de nombreuses oeuvres de Flaubert (Salammbô bien sûr mais aussi Salomé et l'ductaion sentimentale) et influence durablement l'image de la femme orientale et de la danseuse tsigane.
Flaubert a raconté leur rencontre:
« Kuchiuk-Hanem est une courtisane fort célèbre. Quand nous arrivâmes chez elle (il était 2 heures de l'après-midi), elle nous attendait, sa confidente était venue le matin à la cange, escortée d'un mouton familier tout tacheté de henné jaune, avec une muselière de velours noir sur le nez et qui la suivait comme un chien. C'était très farce. Elle sortait du bain. Un grand tarbouch, dont le gland éparpillé lui retombait sur ses larges épaules et qui avait sur son sommet une plaque d'or avec une pierre verte, couvrait le haut de sa tête, dont les cheveux sur le front étaient tressés en tresses minces allant se rattacher à la nuque ; le bas du corps caché par ses immenses pantalons roses, le torse tout nu couvert d'une gaze violette, elle se tenait debout au haut de son escalier, ayant le soleil derrière elle et apparaissant ainsi en plein dans le fond bleu du ciel qui l'entourait. - C'est une impériale bougresse, tétonneuse, viandée, avec des narines fendues, des yeux démesurés, des genoux magnifiques, et qui avait en dansant de crânes plis de chair sur son ventre. Elle a commencé par nous parfumer les mains avec de l'eau de rose. Sa gorge sentait une odeur de térébenthine sucrée. Un triple collier d'or était dessus. On a fait venir les musiciens et l'on a dansé. Sa danse ne vaut pas, à beaucoup près, celle du fameux Hassan dont je t'ai parlé. Mais c'était pourtant bien agréable sous un rapport, et d'un fier style sous l'autre. (...)
Le soir, nous sommes revenus chez Kuchiuk-Hanem. Il y avait 4 femmes danseuses et chanteuses, almées (le mot almée veut dire savante, bas bleu. Comme qui dirait putain, ce qui prouve, Monsieur, que dans tous les pays les femmes de lettres ! ! ! ...). La fête a duré depuis 6 heures jusqu'à 10 heures 1/2, le tout entremêlé de coups pendant les entractes. Deux joueurs de rebeks assis par terre ne discontinuaient pas de faire crier leur instrument. Quand Kuchiuk s'est déshabillée pour danser, on leur a descendu sur les yeux un pli de leur turban afin qu'ils ne vissent rien. Cette pudeur nous a fait un effet effrayant. Je t'épargne toute description de danse ; ce serait raté. Il faut vous l'exposer par des gestes, pour vous le faire comprendre, et encore ! j'en doute.
Quand il a fallu partir, je ne suis pas parti. Kuchiuk ne se souciait guère de nous garder la nuit chez elle, de peur des voleurs qui auraient pu venir, sachant qu'il y avait des étrangers dans sa maison. Maxime est resté tout seul sur un divan, et moi je suis descendu au rez-de-chaussée dans la chambre de Kuchiuk. Nous nous sommes couchés sur son lit fait de cannes de palmier. Une mèche brûlait dans une lampe de forme antique suspendue à la muraille. Dans une pièce voisine, les gardes causaient à voix basse avec la servante, négresse d'Abyssinie qui portait sur les deux bras des traces de peste. Son petit chien dormait sur ma veste de soie.
Je l'ai sucée avec rage ; son corps était en sueur, elle était fatiguée d'avoir dansé, elle avait froid. - Je l'ai couverte de ma pelisse de fourrure, et elle s'est endormie, les doigts passés dans les miens. Pour moi, je n'ai guère fermé l'oeil. J'ai passé la nuit dans des intensités rêveuses infinies. C'est pour cela que j'étais resté. En contemplant dormir cette belle créature qui ronflait la tête appuyée sur mon bras, je pensais à mes nuits de bordel à Paris, à un tas de vieux souvenirs... et à celle-là, à sa danse, à sa voix qui chantait des chansons sans signification ni mots distinguables pour moi. Cela a duré ainsi toute la nuit. A 3 heures je me suis levé pour aller pisser dans la rue ; les étoiles brillaient. Le ciel était clair et très haut. Elle s'est réveillée, a été chercher un pot de charbon et pendant une heure s'est chauffée, accroupie autour, puis est revenue se coucher et se rendormir. Quant aux coups, ils ont été bons. Le 3e surtout a été féroce, et le dernier sentimental. Nous nous sommes dit là beaucoup de choses tendres, nous nous serrâmes vers la fin d'une façon triste et amoureuse.»
