"Sans entrer dans la théorie, la seule présence du "matériau" corps offre des occasions de rêverie que les autres disciplines artistiques ne procurent pas. La force et la présence du corps imposent ce que j'aime à appeler l'impudeur naive des danseurs. Contrairement aux musiciens, aux chanteurs, aux comédiens qui sont souvent embarassés de leur carcasse au moment d'interpréter "l'oeuvre", le danseur fait littéralement corps avec elle et il ne peut pas faire autrement.
Il est superbe de suivre ainsi l'essouflement qui gagne et la passion qui transcende, au point que l'on ne sait plus départir ce qui dans la chair qu'un respiration forte soulève, relève d'une simple fatigue sportive d'une excitation aux causes plus troublantes. Grâce à cette confusion entre le don du corps à l'art dans une transe sublime et le désordre d'un désir lubrique, la danse laisse toujours planer une sorte d'ambiguité merveilleuse. [...] Le trouble et l'ambiguité sont d'autant plus fort que la gestuelle de l'orgasme féminin possède cet excès du mouvement. [...] La gestuelle de l'orgasme, entre cambrure et ptose, possède une expressivité extrême aussi dépourvue de mots que d'ambiguité. [...]
Certes il y a une différence entre jouir et danser, comme il y a une part de simulation dans la passion de la danse qui permet à l'artiste de continuer à être artiste tout en paraissant au pinacle de l'abandon de soi. Et cette maîtrise autant de cette duplicité -- celle de tout artiste -- n'a sans doute pas été sans effet sur la réputation plutôt exécrable de la danseuse. Celle-ci passant volontiers pour experte, autant de l'amour que de la simulation de l'amour, pour cause de proximité entre son art et les images de l'orgasme."
Philippe Verrièle, la Muse de mauvaise réputation (page 19-22)
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